Un monde meilleur ?

Une réaction à chaud, après le vote de l’Assemblée Nationale, cette nuit, de l’amendement 1257 à la Loi Égalité et Citoyenneté. Une avancée dans la lutte contre les Violences Educatives Ordinaires.

Ce matin du samedi 2 juillet, je me suis réveillée à peu prés en même temps que ma fille. Elle jouait tranquillement dans son lit, pendant que j’installais son tapis de jeu dans le salon. Puis, je lui ai donné son petit-déjeuner, je l’ai habillée et je l’ai emmené sur son tapis de jeu. Pendant qu’elle vidait consciencieusement sa petite caisse remplie de peluches, balles et autres hochets, j’ai mis l’eau de ma tisane à bouillir et j’ai regardé rapidement facebook sur mon téléphone.

L’abolition des violences éducations votée par l’Assemblée Nationale

Pendant la nuit, les députés de l’Assemblée Nationale avaient voté en faveur de l’abolition des violences corporelles faites aux enfants. J’avais presque du mal à y croire réellement. Un tour sur les pages et groupes militants m’a confirmé ce que je venais déjà de lire.

Pour être plus précise, il s’agit, pour le moment, de redéfinir l’autorité parentale en précisant que le parent a le devoir d’exclure « tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles » en ce qui concerne l’éducation de son enfant.

La lutte contre les Violences Éducatives Ordinaires vient d’avancer d’un grand pas dans notre pays. L’espoir est permis, qu’enfin, la France rejoigne les pays abolissant les Violences Éducatives Ordinaires. Reste encore à l’amendement de passer au Sénat, mais j’y crois. Nous y croyons.

Rapide désillusion…

Tranquillement, en fin d’après midi, je me connecte sur facebook et regarde quelques articles sur Le Monde, Le Parisien, l’Express, Metronews, évoquant le vote par l’Assemblée Nationale. Toute à ma joie de lire la confirmation très officielle de ce que je savais déjà, je jette un coup d’œil sur les commentaires sous les articles facebook. Un vieil adage d’internet dit bien pourtant de ne JAMAIS lire les commentaires. Mais, que voulez-vous, on ne se refait pas. Un déchaînement de violence, c’est littéralement ce sur quoi je tombe. Comme ça, sans raison, sans y être préparée.

Pourtant, je suis rompue à ce genre de débat sur internet. Quelque part, si, j’y étais préparée. J’étais un peu dans ma bulle, et d’un coup, je réalise que le plus gros du travail reste à faire. Information, sensibilisation, prévention.

Parce que dans la lutte contre les violences dites éducations, on part de très très loin. Les commentaires choisis pour illustrer mon propos ont été recueillis sur la page facebook du journal Le Monde, sous l’article du 2 juillet 2016 concernant notre sujet. Je ne citerai bien évidemment aucun nom, et ce ne sont pas des commentaires surprenants mais des paroles que l’on retrouve très souvent lorsque l’on parle des violences dites éducatives. Attention, les extraits des commentaires peuvent être vraiment violents, j’ai eu les larmes aux yeux en les lisant la première fois.

Il y a cette idée que les violences physiques à but soit disant éducatives ne font pas mal, ne sont pas physiquement douloureuses : « une petite tape sur les fesses n’a jamais fait de mal à personne », « Une fessée n’a jamais fait mal », « Mais une claque n’a jamais fait de mal a un gosse… », « Je n’ai jamais été traumatisé par les baffes, fessées, caresses de martinet et autres secousses comme un prunier ? », « Je me suis pris de bonnes fessées bien méritées »…

Et surtout permettent l’éducation : « Il y a une différence entre violence corporelle qui peut donner blessures et celle qui est pour corriger l’enfant (les fessés, les claques) », « Y’a qu’en frappant qu’un enfant comprend !! », « une fessée n’a jamais fait de mal à un enfant bien au contraire pour lui rappeler les règles », « je fais courir les gamins dans les orties s’ils font le bordel », « Une tarte ca rafraichit les idées parfois … ».

Il est nécessaire pour notre cerveau de se protéger des violences vécues, personnellement, dont on a été témoin ou que l’on a commises. On appelle cela le refoulement, c’est un mécanisme de défense classique et tout à fait normal et fréquent. Il est très difficile de remettre en cause ce que l’on a vu et vécu dans notre propre famille, par exemple. Et c’est bien naturel. L’idée de condamner les violences éducatives ne veut pas forcément dire que vous allez condamner vos parents, cela vous regarde déjà, et ensuite, peut-être qu’ils ne savaient pas. Mais vous, vous savez, maintenant.

Personne ne dit que les générations antérieures éduquaient mal, comme j’ai également pu le lire dans les commentaires (« ça voudrait donc dire que toutes les générations précédentes ont été mal éduquées ! »), juste que, souvent, on ignorait comment faire autrement et on ne connaissait pas toutes les découvertes actuelles en neurosciences et développement de l’enfant (je vous conseille de voir et lire Catherine Gueguen sur le sujet, je ferais sûrement un article dessus durant l’été). Aujourd’hui, on sait les conséquences que cela peut avoir sur l’estime de soi, la construction de soi en tant que personne, la confiance en soi et en la relation parent/enfant.

Je suis vivante ?

Beaucoup de personnes justifient l’existence des violences éducatives en expliquant qu’ils n’en sont pas morts. « J’ai pris des baffes et des fessées quand je le méritais, j’en suis pas mort », « j’en ai eu et j’en suis pas mort ». Pour moi, cet « argument » s’auto-annule. Oui, tu n’es pas mort, et c’est tout ce que tu retiens ? Tout ce qu’il te reste de l’éducation de tes parents : tu n’es pas mort ? La violence semble tellement absurde, on ne comprend pas comment cela a pu arriver, que l’on se raccroche à l’essentiel. Je suis en vie.

Mais, est-ce que je vais bien ? Qu’est-ce que cela m’a appris ? Qu’est-ce que je ressentais face à la violence physique et morale que je vivais ? Est-ce que j’ai envie de faire ressentir la même chose à mes enfants ?

Je voudrais quand même rappeler qu’en France, deux enfants par jour meurent sous les coups de leurs parents. Donc oui, tous n’en meurent pas. Mais beaucoup trop.

Dans quel monde allons-nous vivre, sans violence ?

On arrive à l’idée que nos enfants seront des délinquants, nous cracheront au visage, qu’ils seront des enfants-rois et que toute la société va partir en vrille. « Avec ces nouvelles bases de l’éducation, les maisons de retraite sont saturées, les visites rares, les enseignants ne sont plus respectés, il faut s’excuser pour pouvoir rester sur le trottoir, les fugues sont en augmentation et les suicides aussi. », « il n’y a plus personne aujourd’hui qui pourra s’imposer face aux enfants », « dans les générations présentes, l’enfant est roi ».

L’abolition de la violence dès le plus jeune âge de la vie créerait-elle des adultes plus violents encore que leurs prédécesseurs ? Je suis convaincue que non. D’ailleurs, les statistiques des prisons et des crimes dans les pays qui ont aboli toutes les violences dites éducatives depuis plusieurs années montrent bien ce fait. Il n’y a certainement pas d’augmentation de la violence si on la supprime (oui, dit comme ça, ça semble juste logique en fait).

Dans l’éducation, il est important de sortir du rapport de force entre l’enfant et l’adulte. On parle de caprice, de manipulation, là où j’ai envie de parler d’affirmation de soi et de désirs, d’accompagner notre enfant à devenir une personne à part entière, bien dans son corps et son esprit. Nous devons nous adapter à nos enfants, nous mettre à leur hauteur, les respecter et leur apprendre ainsi le respect et l’amour.

Dans cette idée, je voudrais reprendre ici une citation de Janusz Korczak, dans Quand je redeviendrai petit : « Vous dites : « C’est épuisant de s’occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n’est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d’être obligé de nous élever jusqu’à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser. »

Quand on use de violences physiques, de chantages ou de menaces sur un enfant, pour qu’il obéisse, on n’obtient pas son respect. Mais lui, il découvre la peur, il apprend que la violence peut exister par amour et résoudre les conflits. On me demandait récemment « je ne comprends pas comment ça marche le coin, pourquoi les enfants y restent ? ». Parce qu’ils ont peur. Peur que leurs parents s’énervent plus encore, crient très forts ou usent de violences physiques.

Je n’ai pas envie que ma fille ait peur. Je n’ai pas envie que les enfants aient peur.

Un monde meilleur ?

En luttant contre les violences éducatives, on ne met pas un pansement sur une plaie ouverte, on essaye de préparer un monde meilleur. Voilà pourquoi on veut cette inscription dans la loi. Parce qu’en découlera ensuite des campagnes d’information, de sensibilisation, de prévention, comme je le disais plus haut. Le gouvernement a déjà commencé avec le nouveau livret des parents, et j’imagine que ça ne va pas s’arrêter là.

De nombreuses associations, des groupes sur les réseaux sociaux, des professionnels de l’enfance, des personnes comme vous et moi agissent sur le terrain. Nous parlons, écrivons, expliquons, pleurons parfois, mais nous avançons. Nous essayons de quitter la brutalité qui nous entoure, ce monde qui nous rappelle à quel point il peut être violent, en tentant de préparer un monde plus pacifique et apaisé pour nos enfants.

Peut-être direz-vous que je suis une douce naïve de croire en un monde meilleur. Mais, si je n’y croyais pas, qu’est-ce que je ferais ? Qu’est-ce que je dirais à ma fille ?

Oui, je crois en la possibilité d’un monde meilleur.

Est-ce que vous voulez croire avec moi ?

 

Pour aller plus loin :

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6 réflexions sur “Un monde meilleur ?

  1. Mona Soline dit :

    En effet les commentaires sont durs, ça ne m’étonne pas trop mais c’est toujours difficile à lire et c’est très énervant/triste de voir ce que ces gens pensent…
    C’est une bonne nouvelle que cet amendement soit passé à l’Assemblée et même si ça prend du temps on peut encore croire en un monde sans violence pour Elie et les autres enfants ! ❤

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  2. Cecilia dit :

    Merci pour ce bel article!
    Je me permets de vous signaler un petite coquille : « nous cracheront (avec un t) au visage ».
    Je m’en vais de ce pas lire vos autres articles!
    Bonne journée,
    Cecilia

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  3. Le Pan dit :

    Conversation d’enseignants de lycée au pot de fin d’année à propos du passage du texte. Consternation de ma part. Ils rejoignaient tous les commentaires que tu viens de mentionner.
    Et quand tu émets l’idée, juste l’idée, qu’il est possible d’éduquer autrement, sans violence, ils te regardent ahuris et repartent de plus belle sur « ça n’a jamais fait de mal » etc… Bref je suis rentrée démoralisée. Des profs quand même !
    Et comme toi, je veux garder ma naïveté de croire en un monde meilleur et non violent.

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